L'article suivant de Dominic LeRouzès nous explique "Comment la guerre contre les sectes a façonné la recherche".
Les controverses sur les « sectes »
n’ont pas seulement opposé des mouvements religieux, des familles, des
associations, des journalistes et des responsables politiques. Elles ont
également traversé le monde universitaire, influencé ses recherches et
parfois transformé les chercheurs eux-mêmes en protagonistes. C’est le
grand mérite de l’article de Dominic LeRouzès, « Études des NMR sur fond des cult wars », publié le 13 août 2026 dans la revue à comité de lecture Studies in Religion / Sciences Religieuses,
chez SAGE : montrer que la production scientifique sur les nouveaux
mouvements religieux ne peut être séparée du climat de confrontation
dans lequel elle s’est développée.
L’expression cult wars désigne
la période allant du début des années 1970 à la fin des années 1990,
principalement aux États-Unis et en Europe occidentale. Les nouveaux
mouvements religieux, souvent composés de jeunes convertis, étaient
alors présentés comme une menace nouvelle. Des associations antisectes
se sont constituées, les récits de familles ont occupé les médias et le «
lavage de cerveau » est devenu l’explication presque automatique de
conversions jugées incompréhensibles. En réponse, des sociologues ont
mené des enquêtes de terrain et contesté des descriptions qui
réunissaient sous une même étiquette des groupes aux croyances et aux
fonctionnements très différents.
Le cœur intellectuel de l’article se trouve dans son examen du brainwashing.
LeRouzès ne se contente pas d’opposer les défenseurs des « sectes » à
leurs adversaires. Il restitue un véritable débat scientifique. Margaret
Singer transpose aux mouvements religieux des modèles initialement
élaborés à partir de prisonniers soumis à des conditions extrêmes.
Eileen Barker confronte cette thèse aux résultats de son enquête sur
l’Église de l’Unification : la très grande majorité des personnes
approchées ne rejoignent pas le mouvement ou le quittent rapidement.
Benjamin Zablocki tente, de son côté, de construire une théorie moins
absolue, dans laquelle le contrôle ne détruit pas le libre arbitre, mais
augmente le coût de la désobéissance et du départ.
Le rejet des thèses de Margaret Singer
ne s’est d’ailleurs pas limité à une controverse entre chercheurs. En
1987, l’American Psychological Association a refusé d’adopter le rapport
du groupe de travail qu’elle présidait sur les méthodes de persuasion
et de contrôle. Dans son mémorandum,
l’APA estimait que le document ne présentait ni la rigueur scientifique
ni l’approche critique équilibrée nécessaires pour recevoir son
approbation. Elle demandait même à ses auteurs de ne pas laisser
entendre que leurs conclusions bénéficiaient de son soutien. Les
tribunaux américains en ont ensuite tiré des conséquences très
concrètes. En 1988, dans l’affaire Kropinski,
une cour fédérale a constaté que la théorie de Singer sur une réforme
de la pensée obtenue sans contrainte physique n’avait pas démontré
qu’elle disposait d’un soutien significatif dans la communauté
scientifique. Deux ans plus tard, dans United States v. Fishman,
un tribunal fédéral a exclu les témoignages de Singer et de Richard
Ofshe sur ce fondement, jugeant leurs théories insuffisamment reconnues
et méthodologiquement contestées. L’American Sociological Association ne
leur a pas davantage accordé son approbation. Le modèle de Singer n’est
donc pas simplement resté minoritaire : il n’a pas réussi à établir la
validité scientifique nécessaire pour être présenté devant les tribunaux
comme une expertise démontrant la suppression du libre arbitre.
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